L'Alsace au coeur des débats


 

Argentoratum, un point stratégique de l'économie romaine au cœur de l'Alsace en l'an 12 avant JC

D'une simple expérience à la découverte d'une cité devenue un point stratégique pour Rome.

Pour ceux qui ne le savent pas, nous les romains sommes très attachés à nos terres. Demandez à Francesco Totti, il vous le dira. Alors, quand est venu le moment de faire partie d'une expédition pour Argentoratum en Alsace, la stupéfaction a été grande. C'est encore où ça ? Quitter le beau ciel romain pour une terre jusque-là inconnue ? Qu'y avait-il de si beau là-bas que Rome n'avait pas, ou ne pourrait avoir ? Que nous réservait cette terre nouvelle ? Eh bien, allons-y voir, nous n'y perdons rien.

C'est ainsi que je fis la découverte d'une magnifique cité, pas aussi grande et glorieuse que Rome, mais qui avait ses mérites. Entre habitants chaleureux et beaux paysages, elle n'avait pas grand-chose à envier à qui que ce soit. Belle et modeste, elle forçait l'admiration et imposait le respect, assurément. Rapidement, nous nous sommes cru chez nous et avons pris nos aises. Le petit cuisinier romain, que j'étais, était aussi impressionné qu'admiratif d'une ville qui allait devenir la nôtre au fil des années. Finalement, ils ne sont pas si fous que ça les centurions romains. Rome était très ingénieux quand il s'agissait d'étendre ses limites et de solidifier ses lignes de défense.

Des origines de la ville

Argentoratum était le nom donné à la ville de Strasbourg, capitale européenne de la France, dans la Gaule romaine. A l'origine capitale de la tribu des allemands de la Triboci, la cité était construite entre deux rivières de l'affluent du Helella. Une garnison d'auxiliaires romains y avait été établie par Nero Drusus, gendre d'Auguste Drusus, sur ordre de ce dernier. Auguste avait en effet entrepris d'organiser la défense de l'Empire romain, en construisant des camps fortifiés tout le long du Rhin. Après l'an 16 après J.-C. et avant l'an 43 avant J.-C., la ville comptait une forteresse, siège du commandement militaire de Germanie supérieure. Cette forteresse, initialement occupée par une légion romaine, s'est vue, par la suite, habitée par des détachements successifs de légionnaires. Ce sont ces derniers qui ont construit le premier mur de basalte, en renforcement des fortins de terre. La rébellion Gallo-Allemande de 69-70 avant J-C aura provoqué la destruction de la ville, destruction suite à laquelle la cité a repris son statut de base de rassemblement de la légion, peu avant que la Germanie Supérieure ne soit élevée au rang de province.

Cependant, les véritables dommages les plus graves subis par le camp romain ont eu lieu aux 3ème et 4ème siècle, environ en l'an 235 après J-C. A cette époque, le camp des romains avait été ravagé par les invasions allemandes, au point où les habitants avaient abandonné les quartiers de la ville, se réfugiant dans la forteresse romaine. La ville devient alors un simple lieu de ravitaillement pour les troupes militaires romaines.

Du camp romain

L'espace actuel de la ville de Strasbourg fut aménagé par les troupes romaines vers l'an 58 avant J-C. Le camp romain était à proximité des zones inondables, non loin du Rhin et de la Bruche. Le centre du camp romain était situé sur la Grande Ile, entre le Cardo, actuellement Rue du Dôme, et le Decumanus, actuelle ville des Hallebardes. Il était entouré de palissades et de fortifications.

Auguste, l'empereur romain d'alors et neveu du légendaire Jules Cesare, dans le but de renforcer les stratégies et les lignes de défense de l'Empire, décide de fortifier la ville. En l'an 12 avant J-C, il la transforma en camp romain entouré de palissades et de fortifications diverses, et avait pour objectif, par la même occasion, de renforcer tous les forts sous le commandement de son neveu Drusus le long du Rhin. Eh oui, la lignée de Cesare ne manquait pas d'idée quand la protection des intérêts de Rome devenait un impératif.

 

Au fil du temps, la cité fortifiée prendra de l'ampleur et deviendra une plaque incontournable de l'Empire romain, tant militairement qu'économiquement. Sur ce dernier aspect qui inclut le commerce et ses corolaires, la ville est vite devenue la référence et la plaque tournante de l'économie de la région. Ce site construit sous le général Drusus s'est agrandi au fil du temps sous les règnes successifs des renommés empereurs romains Tibère et Trajan. La cité est devenue un repère en matière de commerce, un carrefour incontournable d'échanges. Elle était aussi devenue un lieu d'habitation d'environ 10.000 habitants, avant d'arborer le manteau de colonie militaire à part entière de l'Empire Romain.

Sous l'Empereur Domitien, dans les années 80 et 90 après J.-C., la légion romaine « Legio VIII » arriva à Argentoratum. L'arrivée de ce régiment romain avait pour but de peaufiner la surveillance militaire de la frontière germanique. Les six mille hommes composant cette légion ont été déplacés au camp vers la fin des cent premières années de l'ère moderne. Bien qu'étant localisé à proximité de la zone inondable du Rhin, près de l'Ïll, le camp fortifié sera bien à l'abri des crues que connaît cet espace géographique chaque année. Avec l'expansion de l'Empire Romain, la cité fortifiée sera le principal quartier général et la base de repli pour les troupes et légions romaines implantées en territoires germaniques. Cependant, ce n'est qu'en 260 après J.-C. que les romains quittent la région germanique ; la cité devint dès lors une simple frontière. Au vu de la nouvelle étendue de l'Empire Romain, qui atteignait le Neckar et le Danube, la ville se retrouve à nouveau limitée à un statut de lieu de ravitaillement des troupes romaines.

Son rôle essentiellement militaire lui sera à nouveau attribué lors des invasions barbares. Le camp retrouvera alors ses lettres de noblesse. Son retour aux affaires sera ponctué par la cinglante victoire des troupes romaines du général Julien, plus tard empereur de Rome, sur les Alamans de Chnodomar lors de l'historique bataille d'Argentoratum. C'était en l'an 357. Les palissades du camp romain seront alors d'une grande utilité, dans la mesure où de nombreux marchands et artisans au service des romains sont venus en ville et y ont posé leurs bagages le long de la Route des Romains, dans l'actuel quartier de Koenisgshoffen. Au 3ème siècle après J.-C., la population de cette bourgade romaine était estimée à 30.000 habitants. Mais après le 4ème siècle de notre ère, ce chiffre sera en chute libre.

De fait, la ville a été saccagée par les Alamans, avant d'être reconquise par Julien deux ans plus tard grâce à une victoire sanglante sur les Alamans lors de la bataille de Strasbourg Argentoratum. En 451, Attila, futur roi des Huns, barbare et loin d'être un plaisantin, anéantira totalement la cité, juste après que les Germains eurent conquis la Gaule en 406. Selon l'Histoire, là ou passait Attila, l'herbe ne repoussait plus. Assurément, une telle assertion donne une idée, on ne peut plus claire, du personnage ; de quoi avoir froid dans le dos.

De l'historique bataille d'Argentoratum

Elle a eu lieu en 357 et opposa l'armée romaine de l'Empire Romain d'Occident, sous les ordres de Julien, aux forces militaires de la Confédération Tribale Alamane conduite par Chnodomar. Elle fut un pan important de la campagne militaire romaine menée par Julien en vue de l'extermination de toutes entrées des barbares en Gaule, et du renforcement des lignes défensives romaines le long du Rhin. Bien que trois fois plus nombreux, les Alamans furent rudoyés par les romains à la faveur d'une forte résistance de ces derniers. Malgré les performances limitées de sa cavalerie, Julien prit le dessus sur les Alamans, qui ont été repoussés au-delà du Rhin, eux qui avaient pourtant un plus grand effectif que les Romains. Cette victoire mémorable a été le fer de lance de la nouvelle politique de Julien. Ainsi, il a pu mettre en place des dispositifs afin de renforcer les garnisons du Rhin et, de cette façon, étendre la domination romaine sur toutes les tribus germaniques, bien au-delà des frontières impériales.

Des découvertes du passage des Romains en Alsace

Selon les recherches archéologiques dirigées par l'archéologue Jean-Jacques Hatt, historien et directeur du musée archéologique strasbourgeois, la fortification romaine d'Argentoratum a été détruite par un incendie, avant d'être reconstruite six fois entre le 1er et le 5ème siècle après J-C. Toujours selon les résultats de ces recherches, les premières reconstructions ont été faites en 70, 97, 235 et 355, tandis que les deux dernières avaient eu lieu dans le dernier quart du Vème siècle et au début du VIème siècle, avant la chute de l'Empire Romain.

De même, de nombreux artéfacts romains de l'époque ont été retrouvés le long de l'actuelle Route des Romains. En ces lieux, se trouvaient les plus grandes sépultures et la plus grande concentration de vicus (lieux d'habitation civils) et de commerces proches du camp. Au nombre des plus grandes découvertes faites dans le quartier de Koenisgshoffen, on peut évoquer les fragments d'un Mithraeum brisé, œuvre des premiers chrétiens au IVème siècle. Ils ont été découverts entre 1911 et 1912 par Robert Forrer qui commandait les recherches avant Hatt.